La route

Claude aime fumer depuis qu’il a treize ans : en été quand la lumière accompagne, assis sur un rocher chaud, écoutant le vent, les vagues. Vivant, immobile.

Un souvenir l’a réveillé de vingt-deux ans endormi. D’une vie oubliée, discrète dans l’autre vie. Discrète puis renaissante. Il est revenu pendant le mois d’Août, a pris une chambre à l’Hôtel de la Paix.

En face, les volets de la maison sont fermés.

Le matin, il s’installe à la terrasse du café. Un double-express, l’Équipe, la première Camel de la journée.

Il attend.

Pendant vingt-deux ans, il a appris à subsister. Quand il ne se déplace pas, il attend. Le train occasionnel, le conducteur complaisant, la fin de la journée. Depuis son départ, il a beaucoup ressassé : l’excitation de la vengeance, le sentiment de liberté illimitée quand il avait quitté Elsa. Il est fier de ne pas avoir hésité, rien pour l’attacher, rien pour l’obliger.

Il attend.

Le journal est vite lu, il paie, bonne journée, à demain. Le café sue la présence de Mathieu. Son fils au nom étranger. Il avait longtemps grimacé aux souvenirs pénibles. Les tétons d’Elsa dans la bouche de Mathieu, la bouche d’Elsa sur le ventre et les fesses douces. Mathieu naissant, la tête entre les jambes d’Elsa. Ils s’aimaient trop, il avait dû les laisser tranquilles. A distance, la vie était redevenue plus simple.

Aujourd’hui, il ne finit pas son journal. Les vacanciers sont rentrés dans la nuit. Claude voit le jeune homme sortir de sa maison. Son fils a survécu. L’excitation fait trembler son corps, il se cherche une histoire plausible, quelque chose à dire.

Quand Mathieu est entré saluer ses copains au bistro, Claude est resté impassible. De son coin, il a tout écouté : le camping et les méduses, les grillades et les balades, la musique et les soirées. Il a imaginé le début de bagarre, la journée en mer, les nuits agitées. Son fils lui a paru sans intérêt. Claude a pensé aux gens qu’il avait rencontrés dans des endroits étranges. Il s’est souvenu d’une femme très belle qui l’avait hébergé pendant plusieurs mois. Il s’est levé et a quitté le café en laissant un petit pourboire.

Dans l’après-midi, Claude est monté dans un train pour Marseille, il s’est senti maussade à partir d’Avignon.

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