Le Château, première chambre

F… ne s’attendait pas. On n’avait rien dit. Jusque-là, il se débattait, pas plus. Il se délivrait. Il n’attendait rien. Ne ressentait qu’une furieuse poussée postérieure et frontale, pressions simultanées qui préparaient un cri exutoire.

F… ne s’attendait pas. En haut des marches – les marches : y revenir – il s’engouffre dans la première chambre. La pièce est vide. Haute. Sentant l’essence, vaguement. Le gaz, peut-être. Le désinfectant. Un air délétère qui persiste. Les narines affectées pulsent en rythme de ses inspirations, les coins de la bouche se tendent à chaque souffle.

Quelqu’un, c’est sûr, est mort dans cette chambre.

F… fait le tour. Le plancher est d’un beau bois patiné, bien jointoyé, parfaitement lisse et vernis. Mais ancien. Sous les pieds on devine les tunnels patients d’insectes xylophages. Les coups de rabot, traces de ponçage, les efforts humains pour redonner vie à l’antique.

Le parquet silencieux sous les pieds nus réchauffe. Au milieu de la pièce, trônent les traces laissées par quatre pieds de lit. Le lit, lui, a disparu. En son centre – précisément, là où, auparavant, son centre était – au milieu du rectangle pointé par les quatre marques de pied, une boîte. Un coffret, plutôt. Assez petit, une dizaine de centimètres de côté. F… observe son couvercle richement orné de marqueterie d’ivoire et de nacre. Ses flancs en bois sculpté ajourés d’un moucharabieh qui laisse passer l’air.

L’odeur, c’est lui. F… en est sûr. L’odeur se renforce tandis qu’il approche en circonvolutions prudentes mais inéluctables du centre de la pièce, qu’il entre dans l’espace délimitant l’ancien lit et converge vers le coffret. L’odeur se précise, elle devient plus complexe. L’acidité qui primait a disparu, elle est maintenant riche de vie, de fluides corporels. Le nez de F… l’attire au coffret, il s’agenouille devant lui. Pose ses narines contre un des flancs.

Il inspire.

C’est vertigineux, c’est tournoyant, c’est les vies autres qui d’un coup s’invitent et l’emplissent. Il sent sa poitrine gonfler de toutes les épreuves du passé, de tant de moments vécus. Les naissances, les vies, les amours, les morts. L’histoire se démultiplie. Il tourbillonne. La tête trop légère d’être en bas, le corps flottant de l’hyperventilation, la tête si légère de s’être agrandie pour être envahie, et tous maintenant s’invitent. Le nez de F… s’abouche au coffre, il le fouille de sa pointe, petit sanglier cherchant sa truffe, veut s’immiscer dans les interstices du moucharabieh, s’inviter à la source de l’odeur.

Mais l’intérieur n’est pas pour lui.

L’intérieur, c’est fini. Évacué. Achevé.

F… doit se contenter du sarcophage, et des bouffées d’humanité qu’il a exhalées. D’une dernière profonde inspiration il se relève. S’écarte du coffret. Attends un peu. Respire.

L’air dans la chambre ne sent plus rien.

Rempli des olfactions perdues, F… sort de la chambre.

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