Le Château, en miroir

F… a repris la marche en sens inverse. Lentement, cette fois. Il ne court plus, rien ne le tire, rien ne le propulse. Il est aisé, les semelles de vent, les pieds à quelques centimètres du sol. Curieusement, il flotte. Une sensation nouvelle qui pourtant lui est familière. Ses bras s’élèvent en toute facilité, ses pieds… oui, ses pieds ne touchent pas le sol. Il avance sans bruit dans le couloir, à son gré. Aucun craquement ne précède sa venue. Les lattes sont figées, il ne les effleure même pas. La sensation est proche du temps d’avant. La sensation de l’immersion totale.

Impossible, de s’en contenter. Malgré la légèreté, les frôlements délicats contre les murs du couloir, malgré la hauteur, les touchers, parfois, du plafond pourtant si haut, F… ne peut sans cesse voler. Son nuage l’incite, il doit atterrir aux deux portes jumelles et choisir.

Le contact des lattes le surprend, puis l’agrée. Ses pieds sont nus – il ne le savait plus – le bois est doux. Lisse. Presque aussi discret que l’air juste avant.

F… est posé. Pensif. Les portes sont maîtresses de surprises qu’il appréhende. Celle de gauche déborde légèrement de son cadre, comme un corps resté trop longtemps immergé, et gonflé. Elle n’inspire pas. Sur les côtés du chambranle, des petits mouvements se perçoivent, des vaguelettes superficielles qui semblent vouloir la dégonder.

Cette porte n’inspire pas. Elle effraie.

F… regarde sa jumelle. Bien rangée. Bien calée dans son encadrement. Le fil du bois bien droit. La surface bien lisse. Une simple poignée de métal doré au milieu du panneau.

Pas de moulures, pas de fioritures.

Oui, celle-ci lui ira.

La main tendue vers la porte droite, F… a fait le choix de la raison. Rassérénés, ses pieds sont bien campés et s’orientent maintenant vers la porte du choix. Il va ouvrir, découvrir son futur, d’autres traces du passé, un peu de présent – mais fugace, comme tous les présents – il pose sa main sur la poignée dorée aux reflets élégants mais qui restent discrets. Aucune ostentation dans cette porte bien élevée.

A peine s’il entend, dans son dos, les petits crissements de la jumelle de gauche, les débordements de son bois sauvage, meuble, une terre plutôt, et gorgé d’eau, des fils qui dansent dans l’air – mais F… ne les voit pas – et s’enlacent autour de lui, se tressent dans son air, affirment leur position de puissance au-dessus de sa tête.

F… va bientôt entrer dans la chambre rassurante. Ferme et droite. La bonne chambre.

Ou pas.

Au moment de pousser la porte, la poignée déjà tournée, yeux fixés sur ce qui sera l’intérieur, les fils de bois souples et tenaces de la porte jumelle l’enserrent, l’attirent et l’emportent d’un trait, tout son corps aspiré violemment dans l’autre chambre.

Celle que F…, finalement, a choisie.

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