Le Château, l’examen

F… ne se souvient pas d’être entré dans la chambre. Il ne se souvient pas d’avoir franchi le seuil, de s’être allongé sur la table d’examen. Il a perdu la conscience des quelques secondes – minutes ? heures ? jours ? – qu’il a passés sans savoir. F… se rappelle seulement les prises qu’il a subies, les enroulements de lianes fines et solides qui, sortant de la porte vers l’extérieur, se sont emparées de lui et l’ont immobilisé. Il se rappelle seulement avoir voulu l’autre porte, mais qu’elle s’est refusée.

F… est nu sur une table métallique, froide et longue comme d’une morgue. Jambes légèrement écartées, les bras le long du corps. Sous la nuque, un petit coussin cylindrique rempli de billes douces, qui le massent.

Il attend.

Au plafond, des textes sont inscrits, dans une langue étrangère, dans un alphabet inconnu. De longs textes qui couvrent l’ensemble de la surface du plafond. Il plisse les yeux, cherche un sens aux écrits disparates qui le dominent. Des formes s’illustrent brièvement dans les textes, mais brèves. Trop brèves. Peu visibles. Des kabbales indéchiffrables, sans exégèse, des injonctions qui, F… en est sûr, lui apprendrait à vivre. Si seulement il savait lire.

Entre les lignes, en profondeur, on lui dit autre chose, qu’il entend plus. Une voix qui vibre fait résonner la table en métal, le son sourd et mat de sa chair plaquée cotre le plateau l’étouffe un peu. Un peu seulement. D’entre les lignes au plafond sortent des vibrations étranges, chaleureuses, des basses qui massent son ventre exposé, son sexe à nu, qui poussent ses yeux plus au fond dans leurs orbites, qui pénètrent ses oreilles, ses narines, sa bouche s’il l’ouvre. F… est bercé, profondément, à l’envi, il s’abandonne complètement. Une chaleur douce l’envahit, elle illumine son corps partant de la tête, descendant au thorax, l’abdomen, s’égarant dans les bras, les mains, puis reprenant le fil du pubis, les cuisses, allant jusqu’aux orteils. Soudain son corps est rouge et non blême, il luit dans la chambre, se reflète sur le plafond, projetant les images de ses parties comme autant d’îles de sa cartographie humaine. F… est expliqué. Peu à peu les textes qui entourent les élément de son corps se font plus lisibles, compréhensibles, légendent ses parties qu’il peut voir au plafond. Une tête, avec comme texte « la tête », un bras avec comme texte « le bras ». Dans cette chambre, F… est nommé, en détail, précisément. Il se regarde, pressé de s’apprendre, faisant vite le plein de toutes les choses qu’il aura besoin de connaître de lui.

Soudain une forte fatigue s’empare de F… . Les phrases au plafond se troublent, les images s’estompent. Il s’endort sur le plateau métallique. Quand il s’éveille, et il ne sait comment il a fait, il est debout, vêtu, déjà sur le pas de la porte. En tournant et en levant la tête, il peut voir son nom, F…, seule écriture encore affichée au plafond.

Ainsi, nommé, il sort.

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