Le Château, la peau, et l’avant

« Il y a quelqu’un ? »

Non. Seulement la voix de F. .

« Il y a quelqu’un ? « 

Le dialogue inétabli se déroule en esprit, une parenthèse dans la visite solitaire.

Sorti de la chambre métallique F… se sent à l’étroit. Il aimerait s’épancher, étirer ses coudes, ses genoux, tendre la peau sur ses os et qu’elle soit plus grande. Il veut le partage, la parole et le don en échange de sa peau restée sur la planche métallique, son lit de morgue, sa couche natale. Sans plus hésiter F. se dirige vers l’autre chambre, la porte en face, celle de son premier choix, sa première idée. Et cette fois-ci rien ne le tire, rien ne le retient. Il vérifie : la porte dans son dos est redevenue porte, inerte et lisse, toutes ses lianes enlaçantes rentrées dans leurs logements, discrètes, invisibles dans le fil du bois qui n’a plus rien de vivant maintenant qu’elle est satisfaite. Elle a prélevé son dû, sa part de chair, son ticket de peau, elle le laisse tranquille.

F… pose la main sur la poignée de sa porte. De l’autre côté, des sons, nombreux, variés, bruyants. Festifs.

Est-il attendu ? Sera-t-il accepté ?

F… tourne la poignée, entrebâille la porte. Le son s’exgouffre, troue ses oreilles, tape ses tympans et le fait vibrer tout entier. Une musique forte, ventée et percutée, un jazz oriental tout en noir, pas connu. Il pousse la porte. Le panneau de bois qui pénètre l’intérieur repousse la musique qui s’échappe par le plafond, les fenêtres, par les lattes du plancher. Qui disparaît.

Voilà. La musique est partie. Reste une vibration, longue à se dissiper.

F. entre. L’atmosphère de la pièce est pleine de couleurs vives, nuages de la vie quotidienne d’un passé effacé – rien à voir avec le Château – un passé étranger. Froid et si chaleureux. Dur et tellement confortable. Des femmes, des hommes, des enfants qui virevoltaient se sont évaporés à son arrivée, les traces de leurs pas sur le sol témoignent de leurs danses.

F. sort, referme la porte. La musique reprend. Différente, riche en sonorités andalouses, en roulements de tambours gnaouas ou celtiques. Inconnue, encore, mais autre. De nouveau il pousse la porte, de nouveau le son s’arrête. Il regarde à l’intérieur, les vapeurs colorées sont toujours là, pourtant elles ont changé, les traces de pas sont visibles, mais elles ont bougé. Un autre univers s’est exprimé en son absence.

Encore une fois, F. referme la porte. La musique reprend. Dans le couloir il hésite, maître involontaire d’un jeu d’enfant dont il serait le soleil et la chambre serait pleine des un, deux, trois éléments qui s’animent à son insu. Finalement, F. s’écarte de la porte et reprend sa progression. Derrière lui, les sons s’atténuent et bientôt disparaissent.

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