Le Château, les aînés, les premiers

Deux longues lignes de chaises occupées par des spectres se faisant face. Ils sont vêtus de parures sombres et ornées, cousues de fil d’or. Leurs mains sont croisées, posées sur leurs genoux unis. Ils attendent, la tête légèrement fléchie, les épaules un peu rentrées. Leurs cheveux sont longs, ou courts, raides ou frisés, ou bouclés, mais tous sont gris, fins et clairsemés. A travers les chevelures disparates aux allures presque factices, les peaux des crânes luisent tendrement. Sillonnées de vert à peine visible, tendues comme de vieux parchemins sur des rouleaux ou des cadres, elles reflètent une lumière jaune, lente et caressante qui semble chanter à mesure que F. avance, accompagné par les murmures à peine audibles qui s’échappent des bouches entrouvertes. Les haleines, étrangement, ne sont pas de vieux, elles sont parfumées, légères et encourageantes. Nulle pourriture, nulle déchéance ne s’échappe des bouches tandis qu’elles commentent le passage de F..

« Il est beau… »

« Tu trouves ? Il ressemble à… « 

« Mais non ! Regarde ses yeux, on dirait… »

F. ne comprend pas. Plus il s’approche d’une phrase qu’il a cru percevoir, plus les langues se mêlent, plus les mots s’entrechoquent, plus les phrases se découpent et se recollent, mais mal. Il ne comprend rien et sait pourtant qu’on ne parle que de lui.

Incertain, il continue d’avancer entre les lignes pointillées des silhouettes diaphanes qui gardent le chemin. Une vache, un fil suffit pour l’empêcher de quitter un champ… alors F. se sent vache, à cheminer entre les deux rangées alors qu’il pourrait d’un pas s’écarter de la lignée, traverser les barrières fragiles, vieilles et dépassées. Ce n’est pas la force qui le retient, c’est la puissance flétrie, le timbre imaginé des voix qui auraient pu, avant, lui percer les tympans et dont les sons devenus faibles portent encore la marque de tout leur potentiel passé.

F. docile suit et entend des mots qui, encore, le concernent.

« Il sera… »

« Il ne fera pas… »

« Il a vraiment tout… »

F. aimerait les savoir. Parler aux spectres, leur demander ce qu’ils étaient, avant, quand leurs cheveux épais, noirs et soyeux couvraient à peine l’énergie inépuisable des fronts et la puissance des oreilles, quand les yeux étaient féroces et ardents, indomptables et perçants, quand les épaules larges et fières ne rétrécissaient pas sous le poids de vêtements pourtant si légers, ni de celui du temps qui ne passe plus. Il aimerait savoir leurs vies, leurs amours, leurs combats, leurs enfants, leurs épreuves, leurs savoirs. Il aimerait être le récipient infini des générations qui s’éteignent pour lui donner d’exister. Les spectres hochent la tête en le voyant, certains tendent une main griffue, aux tendons apparents. Une main décharnée qui, s’il la touchait, mettrait F. dans l’embarras. Mais il ne la touche pas. Impossible d’attraper un esprit, impossible de saisir une main immatérielle.

F. continue de progresser dans l’allée des spectres. Peu à peu les voix s’estompent définitivement, les hologrammes antiques se font moins visibles, moins présents, les chaises mêmes sur lesquelles ils étaient assis disparaissent dans le plancher du couloir, dans l’air, certaines s’enfoncent dans les murs, achèvent leur court passage dans la vie de F. qui inspire largement, rempli et libéré de ses accompagnants. Seule reste, en fin de ligne, une chaise. Vide. Plus grande, plus haute, solide, à l’assise tressée de vaisseaux sanguins, de chair, de peau et d’os. F. s’anime à son approche, ses derniers pas lui confèrent une nouvelle substance, une présence solide et réelle.

Calmé, il s’assoit et attend, prêt à recevoir son corps en offrande.

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