Le Château

Le Château

Des murs se sont élevés pour protester contre une naissance peu amène. Basse, à condition, sans terre, de nature, une naissance à la vie comme un souffle dans le vent. Être porté. Déporté. Une naissance qui ne donne pas d’assurance.

Les murs du Château sont des briques de rêve entassées pour résister. Solides et terrifiantes. L’apparence d’ouverture dans la cour, dans le parc, la perspective aérée traversant les grands arbres qui bordent son allée principale ne cachent pas longtemps la force de son enfermement.

Le Château, il est là. Solide. Immuable. Familial. Ses portes se referment sans bruit sur les secrets de toujours. Il cache entre ses seins de tour, dans sa vulve de pont-levis, dans son arrière-train de basse-fosse, il cache dans l’eau calme de ses douves des misères passées qui ne refont surface.

Et protège, et fait croire, et permet de grandir en fausse sécurité – puis un jour se révèle, s’écroule et se démet. Redevient le mystère embrumé, le rêve calciné d’enfant démuni face à l’absence d’enjoué qui grisaille ses murailles.

Le Château, lui, survit.

La grille

Le château est une forteresse. Il attire les esprits et ne les relâchent. Il prend les âmes et ne les libère. Le Château est une grande voie d’accès aux inconscients égarés qui risquent leur vie sans savoir.

Mais, visitons.

L’entrée est d’une grille. Lourde, en métal forgé, aux circonvolutions risibles si elles n’étaient si épaisses. Elles figurent le combat d’un tigre et d’une lionne stylisées dans les barreaux. Animaux qui font cage, pour dire. Les ébats sont violents, intenses, ils suintent du métal tordu comme des fourmis agressives qui descendraient en colonne de combattantes. Mais il ne faut craindre. La grille est du passé, elle ne vit au présent, ne peut empêcher F. d’entrer s’il le veut. S’il n’a peur et ose. Pourtant, elle intime qu’on s’arrête. Qu’on examine avec attention les mouvements tout en cercles rapides et larges du tigre, les réponses frontales et hautaines de la lionne. Pattes de fourbe contre griffes de fière. La grille fermée est un spectacle difficile à ignorer, qui reste longtemps dans les esprits et laisse l’impression d’une histoire achevée. De celle qu’on se raconte mais qui ne revit.

Porté par la furie qui s’échappe à grandes volutes du combat inscrit dans les fers, des détails ignorés peu à peu apparaissent. Un motif d’arbres, du décor de rocaille. Une voie, tracée derrière les combattants, qui semblent se diriger quelque part, au loin. C’est elle, la voie de F., il doit la suivre. Passer par-dessus les corps qui s’affrontent, les deux félins puissants et royaux qui se cherchent et s’attrapent. Il doit trouver cette voie. F. est fasciné, ses yeux ne quittent le premier plan de la grille, ses oreilles recréent, il sonorise sans s’en rendre compte les ébats qu’il observe. Au point que la transparence de la grille s’efface, que ses zones ajourées se remplissent, et qu’une opacité nouvelle se pose devant lui.

F. laisse tomber ses bras le long de son corps. Il a peu d’énergie pour pousser la façade qui s’est imposée, présentant toutes les conditions de l’attente. La fin du combat paraît proche mais le métal l’a figé dans le temps juste avant, un temps qui ne permet qu’on se libère et qui impose l’immobilité. F. croise les bras, ses yeux demandeurs, ses oreilles implorantes ne se font entendre. Il soupire, puis s’assoit.

Devant la grille, l’herbe est tendre. La mousse, douce. L’odeur mycotique de la forêt autour lui infiltre les narines, légère et humide, agréable pourriture. Il inspire à grands poumons les émanations du sol, sent l’eau qui monte sur lui, petite goutte par petite goutte, l’eau du sol qui offre son élément vital. Chargée des projections félines, chargée de leur énergie, l’eau du sol au pied de la grille est un placenta extérieur qui enrobe F.. Il s’endort, croit-il, quelques instants de pure noirceur derrière les paupières qui masquent la scène se déroulant sous ses yeux. Profite de l’humidité nourricière, des champignons partenaires et du confort de la mousse, vital tapis préliminaire. Il croit, à l’ouverture, que le combat sera terminé. Mais la grille n’a bougé.

F. se lève. Campé face à la grille, il lui parle. Tu ne m’impressionnes, dit-il. Je suis décidé, dit-il. Je veux tout savoir, dit-il.

F. pousse la grille qui s’ouvre devant lui d’un lent et noble pivot.

Reste à franchir le pas.

L’allée

L’allée, c’est le bruit. Le bruit des pas qui font crisser les graviers, les petits cailloux mêlés au sable, les petites pierres retenues par la terre. Les cris des frottements métalliques et minéraux qui scandent les pas de F..

Progression difficile.

L’allée, c’est le bruit. Le cri du vent doux et violent dans les feuilles des grands arbres qui la bordent. Les murmures s’amplifiant des multiplicités extérieures qui, au bout, se précisent.

L’allée est longue. De loin elle paraît simple, grande voie rectiligne encadrée par ses gardiens majestueux aux troncs épais, hautes branches et feuillages nourris. Elle paraît simple à qui jamais ne l’emprunte, à qui la verrait d’un œil détaché, extérieur, abstrait. Elle paraît, cette allée, n’être qu’une transition, rien de plus à en dire que de quitter son début pour en atteindre la fin.

F. lutte contre les fausses évidences qui jalonnent l’allée. Il sait qu’elle trouble la vue, que les branches ne sont pas là pour l’aider à avancer, mais plutôt pour le saluer, de haut, de loin, en moquerie de grandes sœurs asservies. Elles sont là, trônant mais flottantes, dans le vent, dans l’air, filles de l’oxygène, marquant le chemin elles semblent dire de s’envoler comme elles, de flotter comme elles, et de partir. Pourtant elles aussi sont prisonnières, indignes rejetonnes balisant le chemin de ceux qui n’ont su s’échapper. La douleur a tracé une voie rectiligne et les branches la saluent.

F. avance, sourd au bruit des branchages sur sa tête. Déterminé. Impatient. Il veut s’extraire de l’allée sans fin, atteindre l’extrémité qui donne – mais il l’ignore – sur un autre enfermement. Différent, plus aéré, à l’image des branches ses sœurs. Plus ouvert, à l’image des prairies qui s’étendent de part et d’autre derrière les grands troncs. Un enfermement de qualité qui se précise peu à peu à mesure qu’il évolue vers le bout de l’allée accompagné par crissements, frottements, forts cris et atterrements. F. accélère, court, se met à rêver. A tout anticiper. Il bondit jusqu’au bout oubliant les conseils oubliant les déceptions les avertissements des aînées, se rendant sans plus tarder à son futur présent, à l’enfermement différent qui a pour nom « vie ».

Le perron

Tes marches, à petit pas, sont sautées. Franchies en suspens. A peine effleurées, elles sont pourtant marquées du passage du temps. Années après années, vies après vies subreptices, esquissées, légèretés d’entre-deux qui ont fini par creuser tes strates, inscrivant les histoires multiples qui te passent dessus.

En haut, la porte intime l’arrêt. Elle s’impose aux yeux du marcheur qui brutalement se stoppe. Massive, sombre, austère, elle parait ne devoir s’ouvrir. Promet de rester close sur les mondes nourris de l’autre lumière, celle qui, filtrée par les ouvertures de la façade qui domine, protège de l’air et de la vivacité des ambiants.

Tu, perron, restes fidèle. Immuable. Ton rôle est discret, tu ne pousses pas à franchir les caps, tu poses un petit temps d’appel entre la longue marche et le grand saut. Parfois on te prend de côté, on esquive ta face, on laisse quelques traces nouvelles sur les bords de tes marches et cela crée des petits glissements qui écrasent les fossiles dans tes pierres, les marques antiques des habitants du temps que la Terre était Eau.

Tes marches disent une histoire si vieille que F. y reste un peu, essayant de relier les spirales pétrifiées avec la naissance à venir, se glissant dans les volutes des gastéropodes préhistoriques qui ont trouvé leur dernière coquille dans le calcaire de ton accumulation. Les pierres de tes marches sont des ossuaires antiques et les pieds de F., en toute déférence, prennent le temps qu’il faut pour saluer les corps morts qui le portent, les âmes élémentaires des invertébrés archaïques qui ont, consolidant, donné à ta pierre sa dureté, son toucher et sa durée. Son infinité.

F. complète son ascension, modeste mais déterminante, des cinq marches qui excluent la possibilité du retrait, la possibilité de l’absence, la possibilité du départ. Puis, en haut, il inspire, expire, regarde la porte et l’affronte.

F. va entrer.

La porte

Ah. Voilà. Sombre et solide, massive et hautaine, la porte s’impose.

Que faire ?

F. incline la tête, rabat le menton sur sa poitrine, resserre les épaules. Il attend. Il ne lui revient pas de cogner, frapper, taper, se manifester. Il inspecte les fibres de la porte, le lignage du bois ancien, les années arrachées qui se devinent sous les cercles concentriques dont on voit les traces poindre, par endroits, sortant du plan pour venir dans l’air reconstituer leur unité. L’arbre a été tranché, les cernes ont été brisés, mais F. ne peut s’empêcher de les sentir s’arrondir comme des bras de tendresse qui recréent autour de lui un tronc majestueux. Un tronc chaud et rassurant qui l’enferme, dans lequel il restera, lui, petit. A venir. A bientôt. La résonance des écorces lointaines, la vibration des fibres tendues sont ses accompagnatrices, alors une dernière fois s’adosser, se laisser aller, se recroqueviller, et puis s’endormir. Une dernière fois dans le ventre de bois se laisser porter. Se laisser faire. Être à l’attente.

Mais, fugace. Mais, disparaît. Mais les impossibles retours en arrière. Les cercles imaginaires s’effacent et F. se retrouve sans protection face à la porte. Toujours massive. Toujours hautaine et sombre. Alors oui, il faut. Rentrer plus le menton, serrer mieux les épaules et, d’un hochement de tête, montrer qu’on y est. Et qu’on est prêt. Et toquer.

Et sentir que la porte s’ouvre.

Le hall

Le vent qui traverse le hall est froid, et cingle. Il descend du grand escalier que F. aperçoit au fond, dans le noir, à l’autre bout du hall. Il s’enspirale autour du lustre ostentatoire et pauvrement éclairant suspendu au-dessus de la mosaïque qui tapisse l’entrée, l’agitant et faisant tinter ses breloques ridicules. Comme un petit rire au caractère faussement cristallin, comme le triste soprano d’une cantatrice enrouée. Le vent bouscule les pierreries lumineuses et donne au hall de l’entrée un caractère vivant. Désagréable et vivant. Insupportable aux oreilles de F., et vivant. Les sons discordants et compétitifs d’un comité d’accueil désorganisé, chacun tempête plus haut que l’autre pour dire comment être.

F. baisse les yeux. Au sol, la mosaïque figure des bêtes. Petites, acharnées, se fourmillant les unes sur les autres comme en protection du vent froid qui les décourage de s’envoler. Elles se tassent dans les carreaux de céramiques et nulle ne veut, semble-t-il, aller visiter la troisième dimension.

F. sourit. Il sait qu’il n’a plus le choix. Malgré le vent, malgré le froid, malgré les coups de fouet et les crissements qui déraillent du lustre qui pendouille, il n’a plus le choix. Il doit s’élever, ne plus se contenter de fouler le sol rassurant, ferme et habituel. Il lève les yeux, s’emplit les oreilles du murmure devenu vacarme de l’air qui cingle et s’engouffre. Il fait un pas, un autre, foule les petites bêtes dociles et passives de la mosaïque, ne s’y arrête pas. Il n’a pas le choix. Ses bras s’écartent de son corps, son menton se relève, ses épaules se carrent, il fait encore un pas, un autre, dépasse le grand cercle contenant la vie animale au sol, se pose.

Il a traversé le hall.

Face à lui une première marche. Intime. Caressante. Qui lui dit d’oublier le vent, de ne pas se brider au bruit des tempêtes. Qui dit qu’elle saura, s’il ose l’appui, le porter. F. regarde une dernière fois derrière lui. De l’autre côté du hall, la porte a disparu. Il regarde une dernière fois par terre. La mosaïque n’est plus. Alors, résolument, il se tourne vers la première marche, l’escalier, le courant d’air qui, semblant s’inverser, le pousse maintenant vers le haut.

F. fait le choix d’avancer.

Pendant ce temps

Dans l’œil cyclonique de la naissance, le calme est parfait. Le tourbillon, à l’arrêt. En étendant ses bras, F. pourrait toucher les parois de vent. Se retrouver emporté loin, puissamment, sans espoir de retour. Laisser le fil de sa vie à venir se débobiner dans les murs mouvants du souffle, sentir le cours de ses jours se dévider et voler, voler au loin. Mais dans le centre de l’œil, dans la pointe de la pupille, dans l’iris noir du cyclone, rien ne bouge. Le temps est arrêté. Le temps de la vie d’avant F., le temps de la naissance pas encore, le temps d’avant qu’il existe. Le temps que rien ne veut changer.

F. écoute.

Dans le calme du cyclone interrompu, les murs parlent. Témoins de mille vies, les murs s’expriment de leurs voix caverneuses qui résonnent dans des fréquences peu communes, des basses fortes et lointaines à la fois. Les murs savent. Accrochés dans des cadres disparus aux traces à peine visibles – sous un certain angle, une certaine lumière, à certaines conditions – leur vieillerie témoigne d’anciens disparus. De naissances passées, de qui furent et ne sont plus. Les murs savent et scandent un hymne répétitif qui encourage, fait vibrer, appelle les morts à la rescousse.

Les murs ont le pouvoir de vie sur les morts, et ils l’entendent. Alors, ils viennent. Se réveillent difficilement, s’ébrouent de leurs urnes, tombes, Gange ou Oliviers, se démêlent de leurs fosses communes. Se secouent, enlèvent la terre, le bois, le vent, les vers qui les ont couverts et sortent des murs en une lente procession qui vient dire « oui » à la vie. Rythmée du passé qu’ils composent comme un tableau de souvenirs, agrégat d’hologrammes effacés qui reprennent vie par impulsions et figurent des villes, une famille, un bateau, des traversées. Un livre. Des chants. Des fleurs qui défanent sous leurs rires silencieux. Des frères et des sœurs, des rejetés qui reviennent. Des vies effacées qui tournent autour des parois de vent. Une armoire à souvenirs où F. pourra piocher.

Pour F., les morts sont sortis des murs et dansent une vie à venir. Décidé, il leur tend les bras.

Première chambre

F. ne s’attendait pas. On n’avait rien dit. Jusque-là, il se débattait, pas plus. Il se délivrait. Il n’attendait rien. Ne ressentait qu’une furieuse poussée postérieure et frontale, pressions simultanées qui préparaient un cri exutoire.

F. ne s’attendait pas. En haut des marches – les marches : y revenir – il s’engouffre dans la première chambre. La pièce est vide. Haute. Sentant l’essence, vaguement. Le gaz, peut-être. Le désinfectant. Un air délétère qui persiste. Les narines affectées pulsent en rythme de ses inspirations, les coins de la bouche se tendent à chaque souffle.

Quelqu’un, c’est sûr, est mort dans cette chambre.

F. fait le tour. Le plancher est d’un beau bois patiné, bien jointoyé, parfaitement lisse et vernis. Mais ancien. Sous les pieds on devine les tunnels patients d’insectes xylophages. Les coups de rabot, traces de ponçage, les efforts humains pour redonner vie à l’antique.

Le parquet silencieux sous les pieds nus réchauffe. Au milieu de la pièce, trônent les traces laissées par quatre pieds de lit. Le lit, lui, a disparu. En son centre – précisément, là où, auparavant, son centre était – au milieu du rectangle pointé par les quatre marques de pied, une boîte. Un coffret, plutôt. Assez petit, une dizaine de centimètres de côté. F. observe son couvercle richement orné de marqueterie d’ivoire et de nacre. Ses flancs en bois sculpté ajourés d’un moucharabieh qui laisse passer l’air.

L’odeur, c’est lui. F. en est sûr. L’odeur se renforce tandis qu’il approche en circonvolutions prudentes mais inéluctables du centre de la pièce, qu’il entre dans l’espace délimitant l’ancien lit et converge vers le coffret. L’odeur se précise, elle devient plus complexe. L’acidité qui primait a disparu, elle est maintenant riche de vie, de fluides corporels. Le nez de F. l’attire au coffret, il s’agenouille devant lui. Pose ses narines contre un des flancs.

Il inspire.

C’est vertigineux, c’est tournoyant, c’est les vies autres qui d’un coup s’invitent et l’emplissent. Il sent sa poitrine gonfler de toutes les épreuves du passé, de tant de moments vécus. Les naissances, les vies, les amours, les morts. L’histoire se démultiplie. Il tourbillonne. La tête trop légère d’être en bas, le corps flottant de l’hyperventilation, la tête si légère de s’être agrandie pour être envahie, et tous maintenant s’invitent. Le nez de F. s’abouche au coffre, il le fouille de sa pointe, petit sanglier cherchant sa truffe, veut s’immiscer dans les interstices du moucharabieh, s’inviter à la source de l’odeur.

Mais l’intérieur n’est pas pour lui.

L’intérieur, c’est fini. Évacué. Achevé.

F. doit se contenter du sarcophage, et des bouffées d’humanité qu’il a exhalées. D’une dernière profonde inspiration il se relève. S’écarte du coffret. Attends un peu. Respire.

L’air dans la chambre ne sent plus rien.

Rempli des olfactions perdues, F. sort de la chambre.

Un couloir

La lumière est un fil tendu qui s’empare de F. lorsqu’il quitte la première chambre. La lumière l’embobine et les jambes de F. progressent sans faiblir, tout à la tâche qui l’attend : prendre de l’assurance. Fondre sur son ombre. Avancer sans faillir. Des mots qui scandent les pas de F. qui grandit. S’épanche. S’étire de toute sa hauteur, de toute sa largeur dans le couloir qui dessert… qui dessert…

Le couloir… que dessert-il ?

La longueur du couloir est difficile à appréhender. La luminosité qui explose à mesure que F. avance empêche d’en voir la fin. Ce qu’il sait, ce qu’il perçoit, c’est la translation d’une source lumineuse qui se déplace à mesure qu’il avance. F. est tiré par la source, ses joues, ses cheveux, ses mains sont attirées, elles ne lui appartiennent plus, ses dents branlent dans leurs logements et s’avancent elles aussi. La lumière est magnétique. Impitoyable. Elle matérialise l’air dans une seule direction, lumière aveuglante qui masque les détails du couloir. Une porte, peut-être ? Une autre chambre ? Un tournant ? Un angle ? Un autre couloir ?

F. avance sans résister. S’approche de la fenêtre source de lumière. Ses mains se posent sur le verre. Ouvrir, et sentir la puissance de la source. F. s’appuie sur la fenêtre, il va l’ouvrir, et enfin savoir. Et la lumière tombe. Brutalement. Elle tombe comme au sol, dans un mouvement descendant, une chute de trou noir et devient obscurité.

F. ne voit plus que sa main. Imprimée dans la vitre, noircie avec la lumière disparue, elle est fondue dans le verre, prête à fossiliser. Le couloir est silencieux. Sombre maintenant. Seules vibrations, l’air autour qui berce. F. tire à lui son bras, sa main. Une froide pâte de verre le colle et s’étire, il empoche un fragment de la fenêtre fondue. Curieusement, rien ne le blesse. Ni le verre coupant, ni le verre fondu. Sa main est intacte.

F. regarde l’extérieur. L’allée est bien là, l’allée qu’il a remontée il y a longtemps déjà. Au bout de l’allée, la grille est bien là. Il ne se rappelle pas être passé par la grille, avoir remonté l’allée. Il se rappelle simplement le bruit de ses pas sur le perron de pierre, et la porte. La fenêtre assombrie lui rend sa main, dégage ses doigts des traces de verre qui s’accrochaient encore. F. se redresse. Attend quelques minutes. La lumière ne reviendra plus le chercher. Il fait demi-tour. Le couloir se révèle maintenant dans tout son clair-obscur : sa longueur, le plafond si haut qu’il paraît inaccessible. La porte de la première chambre, refermée, face à l’escalier qui arrive du hall. Juste après l’escalier, deux portes qui se font face-à-face. Au loin, tout au loin, une autre fenêtre. Une autre attraction. Une autre lumière.

F. remonte le couloir en direction du futur.

En miroir

F. a repris la marche en sens inverse. Lentement, cette fois. Il ne court plus, rien ne le tire, rien ne le propulse. Il est aisé, les semelles de vent, les pieds à quelques centimètres du sol. Curieusement, il flotte. Une sensation nouvelle qui pourtant lui est familière. Ses bras s’élèvent en toute facilité, ses pieds… oui, ses pieds ne touchent pas le sol. Il avance sans bruit dans le couloir, à son gré. Aucun craquement ne précède sa venue. Les lattes sont figées, il ne les effleure même pas. La sensation est proche du temps d’avant. La sensation de l’immersion totale.

Impossible, de s’en contenter. Malgré la légèreté, les frôlements délicats contre les murs du couloir, malgré la hauteur, les touchers, parfois, du plafond pourtant si haut, F. ne peut sans cesse voler. Son nuage l’incite, il doit atterrir aux deux portes jumelles et choisir.

Le contact des lattes le surprend, puis l’agrée. Ses pieds sont nus – il ne le savait plus – le bois est doux. Lisse. Presque aussi discret que l’air juste avant.

F. est posé. Pensif. Les portes sont maîtresses de surprises qu’il appréhende. Celle de gauche déborde légèrement de son cadre, comme un corps resté trop longtemps immergé, et gonflé. Elle n’inspire pas. Sur les côtés du chambranle, des petits mouvements se perçoivent, des vaguelettes superficielles qui semblent vouloir la dégonder.

Cette porte n’inspire pas. Elle effraie.

F. regarde sa jumelle. Bien rangée. Bien calée dans son encadrement. Le fil du bois bien droit. La surface bien lisse. Une simple poignée de métal doré au milieu du panneau.

Pas de moulures, pas de fioritures.

Oui, celle-ci lui ira.

La main tendue vers la porte droite, F. a fait le choix de la raison. Rassérénés, ses pieds sont bien campés et s’orientent maintenant vers la porte du choix. Il va ouvrir, découvrir son futur, d’autres traces du passé, un peu de présent – mais fugace, comme tous les présents – il pose sa main sur la poignée dorée aux reflets élégants mais qui restent discrets. Aucune ostentation dans cette porte bien élevée.

A peine s’il entend, dans son dos, les petits crissements de la jumelle de gauche, les débordements de son bois sauvage, meuble, une terre plutôt, et gorgée d’eau, des fils qui dansent dans l’air – mais F. ne les voit pas – et s’enlacent autour de lui, se tressent dans son air, affirment leur position de puissance au-dessus de sa tête.

F. va bientôt entrer dans la chambre rassurante. Ferme et droite. La bonne chambre.

Ou pas.

Au moment de pousser la porte, la poignée déjà tournée, yeux fixés sur ce qui sera l’intérieur, les fils de bois souples et tenaces de la porte jumelle l’enserrent, l’attirent et l’emportent d’un trait, tout son corps aspiré violemment dans l’autre chambre.

Celle que F., finalement, a choisie.

L’examen

F. ne se souvient pas d’être entré dans la chambre. Il ne se souvient pas d’avoir franchi le seuil, de s’être allongé sur la table d’examen. Il a perdu la conscience des quelques secondes – minutes ? heures ? jours ? – qu’il a passés sans savoir. F. se rappelle seulement les prises qu’il a subies, les enroulements de lianes fines et solides qui, sortant de la porte vers l’extérieur, se sont emparées de lui et l’ont immobilisé. Il se rappelle seulement avoir voulu l’autre porte, mais qu’elle s’est refusée.

F. est nu sur une table métallique, froide et longue comme d’une morgue. Jambes légèrement écartées, les bras le long du corps. Sous la nuque, un petit coussin cylindrique rempli de billes douces, qui le massent.

Il attend.

Au plafond, des textes sont inscrits, dans une langue étrangère, dans un alphabet inconnu. De longs textes qui couvrent l’ensemble de la surface du plafond. Il plisse les yeux, cherche un sens aux écrits disparates qui le dominent. Des formes s’illustrent brièvement dans les textes, mais brèves. Trop brèves. Peu visibles. Des kabbales indéchiffrables, sans exégèse, des injonctions qui, F. en est sûr, lui apprendrait à vivre. Si seulement il savait lire.

Entre les lignes, en profondeur, on lui dit autre chose, qu’il entend plus. Une voix qui vibre fait résonner la table en métal, le son sourd et mat de sa chair plaquée cotre le plateau l’étouffe un peu. Un peu seulement. D’entre les lignes au plafond sortent des vibrations étranges, chaleureuses, des basses qui massent son ventre exposé, son sexe à nu, qui poussent ses yeux plus au fond dans leurs orbites, qui pénètrent ses oreilles, ses narines, sa bouche s’il l’ouvre. F. est bercé, profondément, à l’envi, il s’abandonne complètement. Une chaleur douce l’envahit, elle illumine son corps partant de la tête, descendant au thorax, l’abdomen, s’égarant dans les bras, les mains, puis reprenant le fil du pubis, les cuisses, allant jusqu’aux orteils. Soudain son corps est rouge et non blême, il luit dans la chambre, se reflète sur le plafond, projetant les images de ses parties comme autant d’îles de sa cartographie humaine. F. est expliqué. Peu à peu les textes qui entourent les éléments de son corps se font plus lisibles, compréhensibles, légendent ses parties qu’il peut voir au plafond. Une tête, avec comme texte « la tête », un bras avec comme texte « le bras ». Dans cette chambre, F. est nommé, en détail, précisément. Il se regarde, pressé de s’apprendre, faisant vite le plein de toutes les choses qu’il aura besoin de connaître de lui.

Soudain une forte fatigue s’empare de F. . Les phrases au plafond se troublent, les images s’estompent. Il s’endort sur le plateau métallique. Quand il s’éveille, et il ne sait comment il a fait, il est debout, vêtu, déjà sur le pas de la porte. En tournant et en levant la tête, il peut voir son nom, F., seule écriture encore affichée au plafond.

Ainsi, nommé, il sort.

La peau, et l’avant

« Il y a quelqu’un ? »

Non. Seulement la voix de F. .

« Il y a quelqu’un ? « 

Le dialogue inétabli se déroule en esprit, une parenthèse dans la visite solitaire.

Sorti de la chambre métallique F. se sent à l’étroit. Il aimerait s’épancher, étirer ses coudes, ses genoux, tendre la peau sur ses os et qu’elle soit plus grande. Il veut le partage, la parole et le don en échange de sa peau restée sur la planche métallique, son lit de morgue, sa couche natale. Sans plus hésiter F. se dirige vers l’autre chambre, la porte en face, celle de son premier choix, sa première idée. Et cette fois-ci rien ne le tire, rien ne le retient. Il vérifie : la porte dans son dos est redevenue porte, inerte et lisse, toutes ses lianes enlaçantes rentrées dans leurs logements, discrètes, invisibles dans le fil du bois qui n’a plus rien de vivant maintenant qu’elle est satisfaite. Elle a prélevé son dû, sa part de chair, son ticket de peau, elle le laisse tranquille.

F. pose la main sur la poignée de sa porte. De l’autre côté, des sons, nombreux, variés, bruyants. Festifs.

Est-il attendu ? Sera-t-il accepté ?

F. tourne la poignée, entrebâille la porte. Le son s’exgouffre, troue ses oreilles, tape ses tympans et le fait vibrer tout entier. Une musique forte, ventée et percutée, un jazz oriental tout en noir, pas connu. Il pousse la porte. Le panneau de bois qui pénètre l’intérieur repousse la musique qui s’échappe par le plafond, les fenêtres, par les lattes du plancher. Qui disparaît.

Voilà. La musique est partie. Reste une vibration, longue à se dissiper.

F. entre. L’atmosphère de la pièce est pleine de couleurs vives, nuages de la vie quotidienne d’un passé effacé – rien à voir avec le Château – un passé étranger. Froid et si chaleureux. Dur et tellement confortable. Des femmes, des hommes, des enfants qui virevoltaient se sont évaporés à son arrivée, les traces de leurs pas sur le sol témoignent de leurs danses.

F. sort, referme la porte. La musique reprend. Différente, riche en sonorités andalouses, en roulements de tambours gnaouas ou celtiques. Inconnue, encore, mais autre. De nouveau il pousse la porte, de nouveau le son s’arrête. Il regarde à l’intérieur, les vapeurs colorées sont toujours là, pourtant elles ont changé, les traces de pas sont visibles, mais elles ont bougé. Un autre univers s’est exprimé en son absence.

Encore une fois, F. referme la porte. La musique reprend. Dans le couloir il hésite, maître involontaire d’un jeu d’enfant dont il serait le soleil et la chambre serait pleine des un, deux, trois éléments animés à son insu.

Finalement, F. tourne la dos à la porte et progresse dans le couloir. Derrière lui, les sons s’atténuent et bientôt disparaissent.

Les aînés

F. a fait quelques pas dans le couloir. Les sons de la chambre musicale se sont estompés, reste à peine un courant d’air sifflé qui lui chatouille les oreilles, et le nargue.

Il a fait quelques pas irréfléchis suivant le cours de sa destinée, s’apprêtant toujours à rencontrer les proches, les futurs, l’entourage. F. imagine ceux qui pourraient être, ceux qui ne sont pas, ceux qu’il rencontrera, tous, au bout de ce couloir qui lui semble si infini. D’une grise lenteur, il progresse, d’une triste paresse, il ne voit plus rien en fin de couloir, il ne voit plus rien au bout. Le couloir est tortueux, malhabile, inhospitalier. Et F. se traine. Hésite. Atermoie. Refuse. La vie à venir semble morne, banale, déjà vue, déjà vécue. Rien d’original dans la fratrie qui l’attend, dans la parentèle qui l’accueillera au bout du couloir. Rien. Du. Tout. D’original. Martèle en capitales son cerveau mal préparé à la trivialité tribale.

Là-bas, au bout, sans répit, sa vie l’attend.

Une lumière qu’il ignorait jusque-là soudain l’aveugle : il a le choix. Suivre, voilà l’évidence, mais il n’y tient pas. Et il n’y est pas tenu. Il peut changer le cours de la vie. Être aîné. L’impossible enfin réalisable. Il suffit de franchir la rivière des âges, d’épouser le flot du temps. De remonter son courant, franchir quelques obstacles. Il suffit d’être là, d’être avant. D’avoir été, plus tôt. Il suffit d’une inversion des temps, des jours, des heures et des minutes, que les nombres des années deviennent négatifs. Alors, être aîné devient être soi. Une possibilité. Une ouverture sur un monde autre. Un retour au passé qui l’efface. La pente néfaste du couloir sous les pieds de F. le forçait sur un chemin, sur une direction, dans un sens. Il suivait la ligne la plus forte, l’évidence, la tranquillité. La platitude. Mais la lumière fut, et il vit la possibilité d’être aîné.

La possibilité d’être aimé ? lui susurre son petit inconscient déjà indocile.

F. ne l’entend pas, tout à la joie de revenir prendre place dans l’ancestralité.

Les aînés, les premiers

Deux longues lignes de chaises occupées par des spectres se faisant face. Ils sont vêtus de parures sombres et ornées, cousues de fil d’or. Leurs mains sont croisées, posées sur leurs genoux unis. Ils attendent, la tête légèrement fléchie, les épaules un peu rentrées. Leurs cheveux sont longs, ou courts, raides ou frisés, ou bouclés, mais tous sont gris, fins et clairsemés. A travers les chevelures disparates aux allures presque factices, les peaux des crânes luisent tendrement. Sillonnées de vert à peine visible, tendues comme de vieux parchemins sur des rouleaux ou des cadres, elles reflètent une lumière jaune, lente et caressante qui semble chanter à mesure que F. avance, accompagné par les murmures à peine audibles qui s’échappent des bouches entrouvertes. Les haleines, étrangement, ne sont pas de vieux, elles sont parfumées, légères et encourageantes. Nulle pourriture, nulle déchéance ne s’échappe des bouches tandis qu’elles commentent le passage de F..

« Il est beau… »

« Tu trouves ? Il ressemble à… « 

« Mais non ! Regarde ses yeux, on dirait… »

F. ne comprend pas. Plus il s’approche d’une phrase qu’il a cru percevoir, plus les langues se mêlent, plus les mots s’entrechoquent, plus les phrases se découpent et se recollent, mais mal. Il ne comprend rien et sait pourtant qu’on ne parle que de lui.

Incertain, il continue d’avancer entre les lignes pointillées des silhouettes diaphanes qui gardent le chemin. Une vache, un fil suffit pour l’empêcher de quitter un champ… alors F. se sent vache, à cheminer entre les deux rangées alors qu’il pourrait d’un pas s’écarter de la lignée, traverser les barrières fragiles, vieilles et dépassées. Ce n’est pas la force qui le retient, c’est la puissance flétrie, le timbre imaginé des voix qui auraient pu, avant, lui percer les tympans et dont les sons devenus faibles portent encore la marque de tout leur potentiel passé.

F. docile suit et entend des mots qui, encore, le concernent.

« Il sera… »

« Il ne fera pas… »

« Il a vraiment tout… »

F. aimerait les savoir. Parler aux spectres, leur demander ce qu’ils étaient, avant, quand leurs cheveux épais, noirs et soyeux couvraient à peine l’énergie inépuisable des fronts et la puissance des oreilles, quand les yeux étaient féroces et ardents, indomptables et perçants, quand les épaules larges et fières ne rétrécissaient pas sous le poids de vêtements pourtant si légers, ni de celui du temps qui ne passe plus. Il aimerait savoir leurs vies, leurs amours, leurs combats, leurs enfants, leurs épreuves, leurs savoirs. Il aimerait être le récipient infini des générations qui s’éteignent pour lui donner d’exister. Les spectres hochent la tête en le voyant, certains tendent une main griffue, aux tendons apparents. Une main décharnée qui, s’il la touchait, mettrait F. dans l’embarras. Mais il ne la touche pas. Impossible d’attraper un esprit, impossible de saisir une main immatérielle.

F. continue de progresser dans l’allée des spectres. Peu à peu les voix s’estompent définitivement, les hologrammes antiques se font moins visibles, moins présents, les chaises mêmes sur lesquelles ils étaient assis disparaissent dans le plancher du couloir, dans l’air, certaines s’enfoncent dans les murs, achèvent leur court passage dans la vie de F. qui inspire largement, rempli et libéré de ses accompagnants. Seule reste, en fin de ligne, une chaise. Vide. Plus grande, plus haute, solide, à l’assise tressée de vaisseaux sanguins, de chair, de peau et d’os. F. s’anime à son approche, ses derniers pas lui confèrent une nouvelle substance, une présence solide et réelle.

Calmé, il s’assoit et attend, prêt à recevoir son corps en offrande.

Et la chair, et la viande

Naître d’une mare de sang. De fluides écarlates. De substances visqueuses et collantes. Naître à l’air, cesser de flotter. Oublier l’aquatique gestation des cellules, et se voir viande vivante. Sentir l’effet de la solidification, des courants d’air qui matérialisent la peau, les cheveux, les ongles, les yeux.

Avant, c’était humide, indistinct et sans frontière. De cellules minuscules en partitions multiples, en multiplications incessantes, en milliardisation des éléments fondamentaux, les bornes se sont faites sans se faire sentir, contenue dans l’eau originelle.

F. a connu l’élément-mère, et ses cellules lui en sont gré. Maintenant, il s’affirme. Les muscles de ses jambes le dressent de l’intérieur, ils attisent, ils étirent, ils durcissent à la marche. Les muscles de son ventre, profonds et inspirés, le portent, l’équilibrent, le rassurent. Ses bras, il les voit, sont fermes et robustes, musclés de naissance, sans l’once d’une graisse. Finie la matérialisation retardée, l’aquatique, le fluide, F. est de pierre, de bois, de fer.

Et son cœur est battant.

Son cœur est une puissance qui martèle sa poitrine et lui tonne dans les oreilles, son cœur siffle et souffle, grince et grogne, articule et profère. Il est vivant, bien enfermé, bien protégé, et le manifeste. F. au temps de l’aquatique savait entendre d’autres cœurs. Celui, vital, de sa mère. Le cœur brutal de son père quand il s’approchait trop. F. savait entendre d’autres cœurs, mais là, maintenant, pris dans son enveloppe dure et ligneuse, son propre cœur l’assourdit. Il doit l’entendre. Oui, il doit. Il n’a pas le choix. Mais le vacarme le submerge. Le cœur bat trop fort dans sa poitrine qui demande, elle, de l’espace, a envie d’éclater, aimerait tant se distendre sous l’effet des pulsations rythmiques et puissantes. Aimerait redevenir libre, retrouver l’eau et le large, les frontières lointaines, les bords indéterminés. Les bords infinis. Retrouver l’eau de l’avant, ne plus contenir, ne plus être battue.

Impossible. Le cœur n’adhère pas. Continue de cogner, tout à sa tâche de faire vivre, tout à son devoir de porter la vie en dehors de la mare originelle. Un long combat commence entre le cœur et son enveloppe, entre F. et son interne pompe. F. se retourne, cherchant un avis. Une recette de savoir-vivre. Mais les spectres sont partis, les murs se sont tus, les sons de la chambre aux ancêtres ne lui parviennent plus.

Seul, son cœur, qui bat.

Une rencontre

Le cœur, toujours, défonce et cogne. Ne s’arrête pas. Une vraie machine qui dépasse F., s’arroge sa volonté, préempte son désir. Le cœur frappe, excite, attise et tourne. F. est déboussolé. Ses yeux courent à la recherche d’un exutoire, un canal disposé à accueillir son flot. Une entrée, une autre pièce, une ouverture. Revenu sur le palier, il regarde vers le haut. L’escalier continue son ascension, F. ne distingue pas tout dans le clair-obscur ascendant, trois, quatre étages, peut-être plus, qui se superposent au-dessus de lui.

Le chat en F. décide de monter.

La première marche craque, assourdissant temporairement le battement dans la poitrine, et F. sourit. Le mouvement gagne F., écarte le cognement interne, étouffe la complainte du cœur et la remplace par une aspiration qui allège le pas et fait grimper, sauter, virevolter d’une marche craquante à l’autre, d’un pas qui claque au suivant. Le son de ses pas résonne sur les murs, s’élève en guidant F. vers plus haut, plus d’air, plus de liberté. Il court maintenant sur les marches, gravit un étage, ne s’arrête pas, gravit un second, un troisième. L’escalier s’offre à lui, ses marches sont une invite, sa rampe est un rail qui guide F. vers le haut et l’insuffle.

A destination, une parole. Retentissante. Une voix forte de femme puissante qui lui intime le chemin et pourtant s’éloigne à chaque marche, au point qu’il ne distingue pas bien ce qu’elle exprime. Il croit entendre « l’innommé, » croit entendre une promesse, il croit, et gravit, et l’escalier ne s’achève et la voix ne se pose. F. monte, ne compte plus les pas, ne compte plus les marches, seules comptent les syllabes qui bondissent avec lui sur le billard d’escalier. Là-haut, il sera. Là-haut, il verra. Là-haut, il comprendra. Et son cœur cessera de cogner pour, domestiqué, récupéré, apprécié, servir de battant sans plus le bousculer.

Enfin l’escalier s’arrête. F. est en haut. Tout en haut. Si haut qu’il ne voit plus jusqu’en bas.

Et elle est bien là. Il l’entend plus qu’il ne la voit, sa vision d’elle effacée par sa voix qui emplit tout l’espace.

« Viens, F. » dit la voix. « Viens ».

La présence

Assise au centre de la pièce que F. vient de pénétrer, elle est petite. Toute petite. Minuscule. Posée sur une chaise de conte de fées, les bras croisés sur sa poitrine, elle est immobile. Sa voix, seule, bouge dans l’air de la pièce.

« Viens, il faut être maintenant. Tu ne peux plus rester caché. »

La voix soulève des tourbillons de poussière et les chasse, de sorte que F. voit maintenant face à lui avec grande clarté. Ses yeux un instant balayés par les granules qui volètent se ferment, et quand ils les rouvrent, il voit. Enfin. Clairement.

Il voit la chaise qu’elle occupe, il voit un paysage de montagne qui se dessine au loin derrière elle, il voit une longue file d’êtres comme lui, des humains qui lui ressemblent, des amis, certes, des sœurs et des frères, aussi. Il voit des parents.

« Il faut grandir et accepter l’air. Tu as quitté l’eau, tu as quitté le chaud, tu n’as plus d’hôtesse. Il faut sortir. »

Elle est plus petite maintenant. Encore plus. A mesure qu’elle énonce les étapes de la vie qui se prépare, elle s’étiole. Fane son visage. Flétrit sa peau, ses mains se crochent, ses doigts rancissent. Elle traîne ses pieds devant elle sur le sol au bas de sa chaise et creuse un peu son plancher fait de sciure amassée, de pétales déposés.

Elle ne prendra pas racine, F. le sait, il doit maintenant lui parler. Ou bien jamais.

« Qu’est-ce que tu peux me dire encore ? »

La voix, très forte : « Ce que tu ignores. »

« Qu’est-ce que j’ignore encore ? »

La voix, forte : « Ce que tu ne sauras jamais. »

« Qu’est-ce que tu sais, que je ne sais pas ? »

La voix : « Tellement. J’en sais tellement. »

« Qu’est-ce que… encore… ? »

La voix s’est tue. La question s’est envolée. F. est laissé sans réponse. Son ventre se creuse sous l’effet de la pression, des fourmillements attisent son intestin, son estomac est une éponge prête à essorer. Devant la chaise et le reste humain qui finit de disparaître à ses yeux, les oreilles tendues vers le vide qui s’est fait autour de lui, F. se tord. Il entend encore un écho : « La douleur… la froideur…. l’autre… l’amour… » L’écho finit de rebondir dans l’oreille et veut quitter son pavillon. F. ne le laisse pas s’échapper. Il concentre son acuité sur le son qui file et le suit à la trace.

D’autres mots se font jour : « Partage… jalousie… partage… ennemi… »

F. suit ses mots et s’approche du bord de la pièce. La pièce est ouverte sur le vide au-dessus de l’entrée du Château. Vertigineuse. Loin, si loin. Des mètres et des mètres de vide offerts à ses yeux. Il avance, un pas, un autre pas, le vide est accueillant, la pureté, la solitude agréée, le vide est rassurant, l’air, la blancheur, la lumière. F. étend ses bas, prend un appel, un, deux trois pas.

La voix est revenue. Elle est dans son dos maintenant et lui dit de ne pas. Qu’il ne faut pas. Qu’on ne doit pas.

Alors, il ne pas.

L’ineffable

L’atrium du silence est grand ouvert devant F.. Ses yeux admirent. Ses yeux cherchent. Les bords sont lointains, presque invisibles, le plafond est en ciel pur, les murs, en air. Le sol, de nuages. F. n’ose avancer, il ne sait pas si la structure le tiendra. Et le silence. Plus un seul son pour lui dire ce qu’il est, où aller, ce qu’il doit faire. Plus un bruit, plus une voix, plus une onde qui parcourt l’espace. F. est seul face à l’atrium du silence.

Alors, il crie. Extirpe ses poumons, baudruches sillonnées de vaisseaux qui vont chercher l’air à l’extérieur. Ses organes suivent, le coeur en premier, l’estomac, le foie, la rate se dirigent vers la sortie. Et son cri le retourne comme un gant, sa peau devient intérieure pour se protéger tandis que les paroles se perdent, étouffées, dans l’atrium du silence. Là, on ne parle pas. Là, on n’entend pas. Là, on ne dit rien que la vie, les sens, la vue de l’infini et l’impossible mention. F. n’a pas de nom, F. n’a pas de voie, son chemin s’efface à mesure qu’il le dessine. D’un pas il pourrait s’inverser, voler là où d’autres ont marché, s’élever là où tous ont plongé. Il pourrait faire un pas de face, une grande enjambée silencieuse qui le conduirait ailleurs, le sortirait du Château comme ses poumons sont maintenant sortis de lui-même.

Non. F. n’avance pas. Au lieu, il inspecte. Les lobes fractals flottent devant lui, à hauteur d’yeux, ils se gonflent et se dégonflent rythmiquement toutes les quatre secondes, offrant une respiration apaisée. A l’inspiration, la structure interne de ses éponges se distend, se dilate et ouvre ses multiples anfractuosités à l’oxygène qui s’engouffre. Puis le sang régénéré quitte les poumons et s’enfuit dans le corps, pulsé par le coeur qui bat à côté.

Calme, ce coeur. Calme et fidèle. Calmes aussi, ses poumons, calmes et solides, sans détour, bien capables de l’aérer comme nécessaire. Et son estomac. Et son foie. Tous ses visiteurs improbables exposés devant lui le troublent. Il aimerait leur parler, leur dire ce qu’il pense, les remercier, aussi, de leur coopération. Mais, alors que ses organes sont dehors, que sa vie investit l’atrium du silence, au su de tous, bien visible, bien partagée, F. réalise que sa voix, elle, est restée intérieure. Les paroles inaudibles refusent de sortir. La voix se répercute dans son enveloppe désertée, elle cabosse de côte en côte, de vertèbre en vertèbre, d’os en os, elle cogne contre les parois de la grande enveloppe vidée de toute substance. Prisonnière. F. respire, oui, F. pulse, oui, il digère et filtre et métabolise, oui. Mais l’atrium du silence ne résonne pas de ses mots. Et l’ineffable le tue.

F. ferme les yeux le temps de quelques respirations. Quand il les rouvre, il rapatrie ses organes un à un, les fait rentrer à l’intérieur, les replace bien serrés les uns contre les autres, à peu près à leur place. Il vérifie : la composition interne est solide, stable, fonctionnelle. Le coeur bien à gauche, les poumons bien centrés, le foie à sa place, l’estomac recalé. Face à lui, l’atrium est vidé. Seul subsiste la vue sur l’air extérieur, le bleu du ciel, un nuage, et un bout de soleil qui tombe vers la gauche.

F. recule, se retourne et s’en va. Se raclant la gorge, il retrouve la voix.

« Le Château, c’est chez moi » dit-il, confiant en l’avenir.

Et si on parlait ?

F. s’est repris. Il a fait demi-tour, laissant le vide derrière lui, et rentre à l’intérieur du Château. Il sent des présences multiples, une mère, une sœur, un père, des frères, des familles étendues qui sont de retour avec lui. Et s’il leur parlait… et s’il leur disait… et s’il était temps de se présenter, enfin ?

Il se tient droit dans le couloir. Soudain des mots s’invitent, sans prévenir, petits amas de lettres mélangées qui se forment à son insu dans l’esprit, se déplacent discrètement vers la langue, la gorge, les lèvres et d’un souffle s’extirpent sans se concerter. Leur sens lui échappent dans un tourbillon d’air pur et rafraîchissant, F. est l’arbre du Château et ses mots en sont l’oxygène, qu’il rejette avec générosité. Des nez s’invitent autour de lui, une foule de nez qui inspire bruyamment à la recherche des sensations qu’il doit procurer. Car voici sa place : F. doit donner. Il est source de plaisir, il est là, et là seulement, pour faire sortir de son enveloppe des fragments de bonheur, et dispenser.

Au-dessus de lui, une ombre menace.

F. avance dans le couloir, tout à sa joie d’envoyer des messages aériens, subtils ou bruyants, des offrandes qui se matérialisent dans l’air, ses holocaustes sont des hologrammes, il dessine son chemin de sources sûres, avérées, ressenties. Sans hésitation. Ses mains dans le vide décrivent des courbes d’invites, il s’adresse à l’éther en toute confiance, certain d’y trouver les gemmes de famille qui lui manquent et pour lesquels il respire.

Son souffle est de plus en plus profond, une aventure intercostale qui creuse son ventre loin derrière, engage ses poumons partout en son intérieur, il n’est qu’un énorme poumon qui inspire, expire, inspire, expire et ainsi, parle. S’exprime.

L’ombre le suit. S’approche, mais de haut, et F. ne la voit pas. Tout juste sent-il un nuage d’humidité délétère s’aboucher avec ses émanations, et son oxygène généreux s’empêtrer d’une eau lourde. Tout juste entend-il un râle long et régulier, une horloge de la mort qui l’appelle sans insister mais sans jamais s’arrêter. Tout juste s’il perçoit le début de froid qui touche d’abord le sommet de son crâne, les pointes de ses oreilles, les pommettes. Puis descend sans attendre sur ses épaules, ses omoplates, le creux de son dos. De ses reins. F. lutte de tout son ventre, de tous ses poumons qui continuent de gonfler entre les côtes mais le froid qui le gagne est sans pitié. Et toujours, le râle qui maintenant forcit et devient presque intelligible. Plus qu’un râle, une parole répétée, un mantra de froideur qui tourne autour de lui.

Le râle, il le comprend maintenant, dit un nom. Un nom connu qui se répète infiniment dans les gouttelettes de froideur, dans l’humidité décourageante, dans les sifflements, maintenant, du vent – mais le vent naît d’autre que lui. F. ne respire plus pour les autres, il doit consommer à son tour, son oxygène défaillante, il en a besoin et ne peut plus donner. Et ce nom, son nom, qui retentit de plus en plus fort, raclé contre ses parois internes, frotté contre ses côtes, balancé entre ses oreilles. Son nom dit par l’ombre qui l’entoure complètement et l’efface.

D’ailleurs, il disparaît.

La petite pièce

F. est redescendu en courant, fuyant l’ombre. Il a roulé sur lui-même, manquant de se fracasser la tête contre une marche plus hardie que les autres. Se tordant la cheville. Roulant, roulant, boulant, roulant, trois, quatre, des, étages, il n’a pas compté, il a vu passer en stroboscopie le hall et la porte d’entrée, a continué sa descente, encore un, deux, plus d’étages vers le bas, rejeté sans répit de la rampe à la cage de l’escalier.

Soudain il s’arrête. Se retrouve debout. Solidement debout. F. ne sait pas comment lui est revenu l’équilibre, mais il est stable et entreprend les premières marches d’un nouvel escalier qui mène vers le sous-sol profond. L’escalier s’obscurcit à mesure qu’il descend et, étrange phénomène, semble rapetisser. Ses marches plus étroites, ses murs rapprochés, son rayon de courbure qui diminue forcent F. à plus d’attention. D’autant que la lumière… oui, la lumière… ce qui atteint les yeux de F. n’est plus tout-à-fait de la lumière. L’impression est tactile plus que visuelle, un air visqueux et masquant qui recouvre telle une humeur interne sa pupille, son iris, le blanc de ses yeux. A travers l’eau déposée, F. ne voit plus les détails de l’escalier, pourtant il avance toujours, ses pieds trouvant sans effort la marche suivante.

La lumière… oui, la lumière… l’impression de lumière sur ses yeux disparaît tandis qu’il descend une dernière fois puis s’arrête net. Plus de marches. Plus de vide sous ses pieds. Simplement, deux murs de part et d’autres, un troisième face à lui, qui marquent la fin de l’escalier.

F. est saisi.

Le mur qui lui fait face, improbable fanal au sous-sol du Château, est d’une rougeur flamboyante. Ses pans de flamme bougent devant lui, étranges flammes qui ne chauffent pas, ne font pas mine de le brûler, ne lui grillent pas la peau. Tout juste si elles dansent devant lui. Pour lui, s’imagine F., et il entreprend de les traverser. Un pas, deux pas, encore un, les flammes sont tout près maintenant, il peut les toucher. Alors, il tend la main. Traverse le rideau animé, les rougeurs exaltées qui le séparent de l’autre monde.

Encore un pas.

Au milieu de la paroi dansante, son corps s’intègre. Devient flamme. Sans douleur ni effort, sans peur ni ambition, F. est adopté par le feu qui ne brûle pas, les flammes qui ne blessent pas. Il s’immobilise au milieu de la paroi, ferme les yeux, la bouche, et inspire profondément. Les flammes le pénètrent, elles s’insèrent sans violence ni hésitation, les flammes l’emparent et le contiennent. Elles sont douces, ces flammes, elle sont tendres. Le corps de F. s’indistingue alors qu’il inspire de plus en plus grand l’odeur bonne du feu, son corps se dépose en petit tas fondu à ses pieds – mais il n’a pas souffert – ses pieds s’impriment dans la pierre en fusion du sol- mais ils n’ont pas eu mal – et ses mains… ses mains qui étaient posées le long de ses cuisses… ses mains se serrent l’une l’autre et pointent vers le haut. Sur une dernière inspiration, F. s’abandonne. De lui, les flammes disposent. Puis disparaissent.

F. se reforme. Progressivement. Bientôt, se retrouve à l’identique. Autour de lui, nulle trace de flamme, de paroi, de son holocauste. Nulle trace, nulle chaleur, nulle odeur. Seuls sous la peau de son avant-bras droit juste au-dessus du poignet, des vaisseaux rougeoyants qui s’allument et scintillent comme parcourus d’électricité. Seul marque d’avoir été un instant éternel.

Dans le sous-sol du Château redevenu sombre et tranquille, F. s’assoit, ferme les yeux et s’endort.

L’éveil

F. sort de la chaleur engourdissante. Ses yeux s’ouvrent. Ou plutôt, ils le tentent. Son nez perçoit une présence proche, une source de chaleur humaine, animale, odorante qui s’invite dans son univers. Les yeux de F. n’ont pas trouvé la lumière, mais son nez, son souffle, ses oreilles sont activées par la présence.

F. n’est plus seul au Château.

Allongé sur le sol en terre battue, les bras collés le long du corps, la tête bien calée par une pierre étonnamment confortable – elle s’adapte parfaitement à la courbure de sa nuque, F. n’en revient pas ! – il ne dort plus. Les yeux fermés, il inspire à grandes goulées gourmandes les effluves de l’inconnue – oui, la présence est d’une femme – qui a créé un espace commun. La bulle qui les contient est large, spacieuse, enveloppe élastique remplie d’une mousse douce, F. sans bouger a l’impression d’évoluer à l’intérieur de la bulle, l’Inconnue est une dauphine et lui un dauphin, et ils nagent et s’entremêlent, leurs deux corps tournant dans le liquide porteur, sans effort, respiration évidente, mouvements souples et aisés. Un bonheur de légèreté partagée.

F. est immobile, pourtant il voyage. De grandes traînées bleues fouettent son champ de vision, traînées de scintillances quand elles écrivent le sillage de l’Inconnue, traînées plus hachées quand F. recroise ses propres traces. Traînées poussiéreuses, oui, mais d’une poussière lumineuse, humectée, qui s’infiltre avec aisance dans les narines pour tapisser les poumons d’une odeur rêvée. Les bulles qui ressortent par le nez de F. se mêlent dans le bleu aux expirations de l’Inconnue qui semblent lui parler. Oui, F. qui n’entend pas est convaincu que les bulles se parlent car elles s’accouplent, fusionnent en de petites éclatements de surface, comme deux bulles de savon qui s’abouchent et croissent. F. est curieux de ces unions, il aimerait l’entendre, l’inconnue qui danse dans leur eau, il voudrait s’approcher d’elle, et enlacer son corps de dauphine de ses muscles marins. Seules les bulles continuent de se mêler. Une forte conversation se tient dans l’espace entre-deux, une conversation sans bruit mais à l’intensité sans doute et qui dit, oui, qui dit tout ce qui n’était pas dit, qui dit, enfin, tout ce qui restera tu : les regards échangés, les approches délicates, les mains qui se frôlent, les airs qui s’agitent au froissement d’étoffes, les instants multiples de rencontre terrestre qui sont ici filtrés par le bleu, et pourtant ils existent. F. est chaviré. Il coule dans l’eau de l’Inconnue, ne sait plus se poser, rien n’est plus pierre, terre ni air, il est tout eau autour de l’Inconnue et s’enchaîne à elle dans la multitude de de bulles, jusqu’à la dernière bulle qui éclate et fait jour devant les yeux de F. enfin ouverts et projette dans son ciel une seule phrase : « Ne me dis plus Inconnue. Je m’appelle Frieda. »

F. se réveille en sursaut.

Dehors l’air est toujours sombre. La bulle a disparu. L’eau s’est envolée. Seule rémanence, la phrase encore dans l’air : « Je m’appelle Frieda. »

F. se redresse et s’assoit. Ses mains touchent la terre, cherchent le corps, son nez palpe l’air épais, traque l’odeur. Ses oreilles pointent vers le ciel, s’attardent au moindre bruissement, au plus fin son provenant d’entre les murs distants.

« Frieda, du Village ? » demande F. à haute voix. Mais la phrase disparaît. Nulle réponse n’apparaît.

F., parfaitement éveillé maintenant, parcourt la petite pièce dans laquelle il s’était endormi. Rien autour de lui n’est aussi clair que lorsqu’il ne voyait pas. Il se lève et part à la recherche de Frieda.

En rêvant, en écoutant

En rêvant, en écoutant. En laissant filer les mots de Frieda le long des oreilles, sous les tempes, dans le cerveau, qu’ils se perdent dans les circonvolutions et deviennent inanes. Ou qu’ils rebondissent contre la boîte crânienne, se griffent les uns les autres, se bousculent et se détruisent. Ou encore – cas rare mais plus intéressant – qu’ils descendent le long de l’œsophage de F. jusqu’à son estomac, traversent la poche acide, s’épanouissent dans les recoins de son intestin. Et que F. les digère.

Les mots de Frieda parlent d’une histoire d’amour. Mais triviale. Mais roulée dans la poussière. Les mots de Frieda parlent d’une rencontre indispensable. Mais triste. Mais perdue. F. a ingéré les paroles de Frieda et les a replacées dans leur histoire étrange, oubliée, venue d’ailleurs, un histoire où il était question, oui, d’un château, d’un village et d’une union. Une histoire qui fait question, aux mots vite indistincts car les murs du Château ont absorbé leurs résonances et F. ne les a entendus qu’une fois. A peine sortis de la bouche ils ont filé et disparu, parfois avant même d’avoir fait vibrer sa membrane, allant s’enfoncer entre les pierres mal serties des murs des basses-fosses du Château.

F. réalise, oui, qu’il est emprisonné. Les parois de feu qu’il a traversées sont devenues rigides, refroidies, les parois d’amour qu’il a tenté d’accoupler sont devenues solides, immuables, les mots de Frieda qui l’entraînaient dans la danse bleue se sont échappés. F. s’affole, il court à tâtons, ses mains trouvent aveuglément les pierres chaudes et vibrantes, un coussin d’air guide sa paume contre les murs, l’attirant dans une direction infinie. F. percole entre les pierres, les poussières, les vieilleries accumulées qu’il trébuche ou évite au hasard, il progresse mais le ventre du Château est profond. Ses recoins, insondables. Ses détours, imprévisibles.

Dans le ventre de F., les mots de Frieda font nid et enfantent.

Petit dialogue impromptu

Qui es-tu ?

L’arpenteur.

Que fais-tu ?

Je mesure.

Pour qui travailles-tu ?

Je n’en sais rien.

Et que veux-tu ?

Vouloir, vouloir… toujours vouloir… est-ce que je sais, moi ? Ce que je veux… ce que j’aimerais, oui, voilà : j’aimerais savoir ce que l’on devient, savoir ce que l’on fait, après, de la peau qui recouvre notre rouge et qui nous protège. Savoir ce à quoi l’on destine nos organes quand ils ne sont plus en vie, savoir ce que l’on fait de mon sang qui bouillonnait, de l’oxygène qui fouettait mes cellules pour bander mes muscles, gonfler ma verge, aérer mon cerveau.

D’accord. Mais de moi, que veux-tu ?

De toi… oui, de toi, je voudrais me rouler dans la terre battue de cette basse-fosse et m’imprégner de ton corps. De ta chaleur. Me perdre en ton sein. Ne plus sentir l’extrême isolement. De toi je voudrais perler mes gouttes de sueur et te les étaler sur le corps avec le dos de la main. De toi je voudrais…

Stop ! Tu n’y es pas ! Tu ne me comprends pas. Tu ne me connais pas.

Non, Frieda. C’est ainsi. Je ne te connais pas.

Alors…

Alors… ?

Alors, cherche.

Frieda est partie, du moins, son ectoplasme, apparu brutalement à F. aux tréfonds de sa grotte et qui l’a réveillé d’un drôle de rêve où il mesurait sans espoir de conclure la longueur infinie des murs d’enceinte du Château, est parti. Restent, dans les poings serrés de F., quelques marques de son agitation., et une nouvelle détermination : retrouver les traces de Frieda.

Ce qui se trame

Dessous, se voit la trame. Les fils tissés des générations passées qui se tendent, se croisent et se parlent, se détendent ou s’agrippent. Parfois, se déchirent. Souvent s’entremêlent.

Dessous, F. découvre les fondations.

Le Château a une histoire. Longue, sombre, d’un doux éclat de bronze juste luisant, fondue de génération en génération depuis que la lumière fut. Elle s’écrit, ou se dit, ou se sent, de maîtresse en maîtresse du Château. De maîtresse, oui, voilà qui apparaît enfin aux yeux de F. : le Château n’a pas de maître. Seulement des maîtresses. Son histoire est vulvaire, reproductrice et sereine. Aucune guerre de succession ni prise de pouvoir meurtrière, aucun épanchement de sang autre que celui qui rythme la vie et les naissances.

F. croit comprendre maintenant. Il entrevoit le rôle de Frieda, ses paroles qui l’ont attiré ici. Qui l’ont retenu. Les mots échangés qui n’ont d’autre but que de lui trouver une place, et qu’il la prenne. La fasse sienne. S’inscrive lui aussi dans la lignée du Château. Il a erré d’embryon en naissance, de naissance en enfance, d’enfance en grandeur, il a erré dans les couloirs et les corridors, les vestibules et les halls, les passages et les entrées, les portes et les portes. Il a erré d’étage en étage, de sous-sol en combles, de chambre en chambre, de dehors en dedans, de fenêtre en ouverture. F. a erré. Ignorant. Inconscient. Accueilli sans même savoir. Désorienté. Mais il croit comprendre maintenant : les mots de Frieda sont éternels. Ils disent l’unicité du lieu, l’unicité de son rôle, ils disent l’absolue nécessité de poser une marque pérenne entre les murs du Château. Sa marque. Leurs marques. De lui et Frieda. Une nécessité de devenir la suite, trouver sa place, tenir son rang. Et l’évidence que tout le reste déçoit. Futilise. Inutilise. Agrémente les jours et les heures, accumule les mois et les années en comptabilité du temps qui reste à la mort. Le reste, hors Frieda, hors le Château, n’est que décompte et survie. Ici, est la vie. Le sens du présent. La preuve du passé. L’engagement du futur.

Ici est la vie.

F. est hilare de sens. Il inspire bruyamment, la tête lui tourne, il se sent léger, ses pieds décollent, s’agitent dans l’air, son corps derviche se jette en spirale et il danse dans l’attente de Frieda qui lui doit des mots, encore, et donner ses pensées en offrande.

La vision de Frieda se floute à mesure qu’il tourne et que le vertige l’empare, que sa tête se vaporise, que le corps accélère. La vision de Frieda s’estompe et son esprit qui parfois déraille se demande, s’agissait-il bien de Frieda ? De sa Frieda ? N’était-elle pas elle aussi vision d’une spectre, émanation virtuelle d’une âme ancienne venue l’enjoindre ? Et ne doit-il pas encore chercher, encore traquer, encore pister sa véritable Frieda qui doit, oui, l’attendre ?

S’agissait-il de cela, simplement de cela ? Entrer au Château, en explorer les recoins, en franchir les obstacles, et trouver Frieda ? S’agissait-il bien de cela ? F. est confus tandis qu’il toupie en plein air, les pieds décollés du sol, les yeux incapables de retenir les murs qui défilent à une telle vitesse que les joints entre leurs pierres forment bientôt des lignes infranchissables, et voilà F. encerclé par des lignes grisâtres qui le maintiennent en place et l’empêchent de s’envoler.

La folie

Le Château ne finit pas car il n’a jamais commencé.

Petite phrase qui tourmente F..

Le Château ne finira pas car il ne commencera jamais

Petite phrase qui pique et pointe entre les côtes de F..

F. a perçu toute l’étendue du Château, il a tracé ses lignes, exploré ses recoins, en a effectué plusieurs fois l’ascension. Géomètre, arpenteur, régisseur au service des grands et des puissants, il a développé sur ses plans détaillés des escaliers, reporté des murs et des portes, découvert des caches et des pièges. Le Château est couché sur un papier épais aux plis bien marqués, comme soulignés d’un ongle féroce, car F. est précis et son reportage se doit d’être exact.

Pourtant…

Pourtant…

Il manque…

Il manque…

F. refraine ces mots sans suite tandis qu’il s’échappe au grand jour. Retrouve la lumière dorée de l’extérieur. Le vent. Les bruissements asynchrones des feuillages dans l’allée. Dehors rien n’a changé. Le perron incrusté des mollusques. La perspective étirée de l’allée centrale. Au loin, la grille du combat. Derrière, la fin.

Rien n’a changé si ce n’est F. Il inspire à grandes goulées l’air, extatique, rasséréné. Ses poumons acquiescent, son nez revibre, il se sentirait presque libre de tourner le dos au Château et repartir en sifflant, mains dans les poches, pieds allégés, ventre comblé. Il hésite, fait un pas, pose un pied, puis l’autre sur la première marche du perron.

La porte lourde grince. Semblant l’appeler. F. croit entendre son nom derrière le crissement du bois noir, dans le courant d’air qui s’échappe de l’entrebâillement et l’entoure, spirale douce et ferme. L’air le retient en suspens alors qu’il ose une jambe vers la seconde marche. Le retient, puis l’attire. Son nom prononcé depuis l’intérieur ne fait plus de doute maintenant.

Et derrière son nom une suite de mots qui se placent, désordonnés, pour finir en une phrase : il manque une union.

Oui, le Château ne finira pas car il manque une union.

Petite phrase sans importance.

F. est sorti de la basse-fosse vertigineuse et ne peut repartir comme il était venu, seul, ignorant.

La voix de Frieda recouvre les grondements sifflements et bruissements qui le distrayaient et précise : tu dois trouver à t’unir ici.

Tu le dois.

Alors F. rentre à l’intérieur retrouver le hall l’escalier le couloir les chambres et le reste. À la recherche d’un endroit où s’installer. Et puis s’unir.

Un mariage

Le mot « s’unir » a traversé les circonvolutions du cerveau de F.. S’est perdu. A rebondi de neurone en neurone en suivant les synapses éclairant dans une intention particulière un chemin sous le crâne qui maintenant ressemble à une carte. La carte du mariage de F., ou du moins de son union permanente avec celles du Château. Les femmes, ombres ou spectres, chair ou squelettes rencontrées depuis son entrée. Elles sont autour de lui dans le hall et il entend leurs injonctions. Leurs demandes. Leurs plaintes. Tandis que son nom retentit au-dessus, par-delà, loin, là-haut. Son nom s’est teinté de l’espoir d’accoupler.

Mais avec qui ?

Frieda a disparu d’un au revoir définitif, ne laissant pas de place pour un recommencement. F. n’est pas déçu de sa disparition. Il n’attendait rien de Frieda, ayant vu dans ses yeux intenses qu’elle était d’une génération autre, ancienne, passée. F. cherche son union dans le tumulte acoustique qui l’entoure, et décèle une voix. Une voix au timbre percutant et rauque à la fois, voix multivoque qui chante, parle et crie dans le même souffle. Une telle voix, sûrement, saura lui insuffler ce qui manque à sa vie incomplète. La voix domine au-dessus des amies impuissantes et des futures abandonnées, au-dessus de l’accumulation qui s’efface et gémit. Elle perce, plane et pointe du haut des notes qu’elle émet en direction de F. qui la suit. S’envole dans le hall sans escalier pour le soutenir, sans marche ni assise ni aucune aide d’aucune sorte, ses pieds forts battent l’air et il plonge vers le haut. Montant dans la cage il suit la voix qui le guide de ses petits cris brefs et saccades, jappements joyeux qui le tractent vers le haut. Vers l’union, oui, vers l’union, tout là-haut, dans l’air. Presque arrivé au sommet, la tête sur le point de cogner, F. s’arrête net dans un équilibre novice et impromptu. Dans son nouveau monde, l’attraction de la voix équilibre celle de la terre.

Quelques instants, ainsi, F. reste flottant, entre deux airs, attendant.

La voix d’Olga – oui, c’est d’Olga qu’il s’agit – rit une note longue modulée de petites vibrations et variations, mais F. reconnaît qu’il s’agit d’une même note. Une note qui dit exactement une histoire. Une seule histoire.

L’histoire de la rencontre avec Olga, aérienne.

Oui, F. va s’unir à Olga.

Une noce

Comme il est dit : tu prendras homme, et femme te prendra.

Comme il est dit : sous le dais de l’union tu verras l’homme, et femme te verra.

Comme il est dit de manières variées, toujours circulaires, jamais renseignées, l’obligation de la noce.

F. a posé la main sur son menton, l’enserrant il se regarde dans les mosaïques réfléchissantes du hall, il lève les yeux pour croiser son ombre projetée sur les murs de la cage d’escalier, il tend l’oreille pour entendre son souffle réverbéré partout autour de lui, comme un bruyant cyclone.

Comme il est dit : tu trouveras, ici, raison de rester.

Comme il est dit : tu trouveras, ici, l’obscurité de la chambre à s’unir.

F. s’ébroue. Secoue ses épaules. redresse le torse. Se tient bien droit et pivote lentement autour de lui-même, comme à la parade. Dans son champ de vision se trouvent des femmes multiples. Certaines vivantes, d’autres suggérées, d’autres encore, évanescentes. Elles ont en commun des yeux qui le cherchent. Le jaugent. Le soupèsent. L’inquisitent. Des yeux qui estiment son intérêt, le cas qu’elles feraient d’un F., la possibilité d’une union. L’impossibilité.

Des yeux verts le percent, il s’arrête sur eux. Les partage. Ils le fixent. L’invitent à retenir son souffle le temps que s’exhale le parfum qui les anime. Des yeux verts aux cheveux roux qui se prénomment Olga. Leur seule histoire est née d’une rencontre fortuite, de l’échec d’une entrée, de la conquête impossible. Leur seule histoire est forte de la réalité de F. au pied des murs du Château, de la contrition d’Olga, des arrêtés nocturnes qui empêchent toute évasion.

Comme il est dit : tu trouveras homme, et femme te trouvera, et unis vous resterez aux nuages de la vie.

Comme il est dit : jamais homme ne perdra, jamais femme ne perdra, jamais l’union ne défera. Car elle est universelle et pérenne.

Olga avance et de ses pas repousse loin toutes les silhouettes des possibles féminines qui gravitaient, tous les souffles odorants et parfums étrangers qui empiétaient. Elle s’avance vers F. qui, centré, ne bouge plus, et attend.

La noce peut commencer.

Si Olga…

F. aurait pu s’arrêter là. Recevoir Olga en offrande, poser son train de pensées sur les dalles de l’entrée, ou bien se reposer dans une des chambres et convenir avec Olga de la chance qu’il avait. Il aurait pu s’en tenir là, festoyer, célébrer, glorifier le corps et l’esprit dans l’union. Oui. F. aurait pu se tenir là.

Mais, si Olga…

Ou alors, il aurait pu devenir maître du Château sans autre forme de procès, se métamorphoser en maître absolu, tout en haut, il aurait pu mélanger tous les souvenirs des écrits qui restaient enfouis en sa mémoire et d’eux, faire une forme d’invitation à la paix.

Mais, si Olga…

F. aurait pu inviter ses précédents aux noces célébrées à la va-vite, en urgence de prendre une place, en impatience de ne pas rester seul au Château mais au contraire, de partager. F. aurait pu creuser les murs, entrouvrir des passages, enfoncer des béances, il aurait pu trouer le Château et s’en faire le dompteur.

Mais, si Olga…

Car F. n’a pas su résister. Fasciné par la beauté, impressionné par les cheveux roux aux yeux verts, étranglé de pression par les mains aux longs doigts fins et forts qui le prennent en gorge et le canalisent. F. n’a pas su résister. Il n’a pas, F., pu transformer le Château en vulgaire maison pour y habiter. Il a regardé Olga et a vu en elle, une châtelaine d’exception, une puissante seigneure qui méritait d’investir le Château, non de le détruire.

Mais, si Olga…

Oui, si Olga l’avait voulu, elle l’aurait convaincu de poser les murs à terre, de pousser les murailles au loin, de fondre la grille en une boule informe de métal brûlant qui refroidissant aurait roulé le long de la colline jusqu’à se perdre au fond de la rivière. Elle l’aurait convaincu de brûler la porte, moudre le perron jusqu’à ce qu’il redevienne sable qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Elle l’aurait convaincu d’inonder les caves, de faire tomber les verrières, de ne pas garder, oui, même, de ne rien garder, de tout jeter, et que rien ne subsiste du passé du Château.

Mais, si Olga…

Si Olga avait, mais elle n’a pas. Si Olga voulait, mais elle ne pas. Si Olga, mais F. n’a.

Mais, si Olga…

F. déambule dans son Château au bras d’Olga, parcourant toute l’étendue de leur demeure sans en perdre une syllabe. Car il a épousé, elle est demeurée, ils sont devenus les maîtres du Château.

La petite vrille qui taraude le coeur de F. n’en finit pas de tourner à vide.